Punk des champs • Un article extrait de Pogo • Ed L'échappée + AZM

Voici un extrait de Pogo, Regards sur la scène punk française (1986 – 1991). Préfacé par Marsu, le livre réunit des photos de Roland CROS sur la scène punk alternative française ; photos ponctuées d’interventions écrites d’acteurs et actrices de la scène. Melting pot de témoignages écrits et visuels, l’ouvrage donne un aperçu vivant et dynamique de ce que cette scène a apporté, à celles et ceux qui l’ont vécue, comme à leurs héritiers et héritières. Voici celui de Géraldine Kochise.

Punk des champs

C’est à la fin de l’année 1986 que ça a commencé pour moi, même si j’ai écouté du punk bien avant. Encore enfant, je me rappelle de mon frère Olivier, l’aîné de la fratrie et pas bien vieux non plus, qui se déhanchait devant le miroir une guitare en carton à la main et des mimiques terribles. Ce goût pour cette musique lui était venu d’une rencontre avec un correspondant anglais. Je trouvais ça marrant. Avec mes frères, on était aussi assez impressionnés par la bande de punks qui squattait sur « le boul » - le boulevard de la République - à Agen devant la Société générale. A la maison entre les Beatles, Métallica, Scorpion ou Trust, résonnaient les riffs des Sham 69 et des Sex Pistols. Ce devait être vers 1984. J’étais alors en 4è et mes frères en 3è et Seconde. Mais avant l’année de mes 16 ans, je n’étais jamais allée dans un concert punk. Pendant l’année de Seconde, je trainais plutôt avec les hardos et on s’éclatait à la fin des baloches dans les villages de la campagne environnante quand ils passaient quelques morceaux de hard rock. Parfois ça finissait en baston, les hard rockeurs étant surchauffés et un peu bourrés peut être, après des heures d’attente à écouter les tubes du moment qu’on s’amusait à vomir. Mais malgré tout l’ambiance était plutôt bon enfant.

L’esprit de contestation

Puis en novembre décembre 1986, il y a eu la mobilisation contre les lois Devaquet. Avec une bande de copains, nous nous sommes mobilisés à fond. On formait une petite bande et on a signé nos premiers tracts « Les lycéens autonomes » puis « Les lycéens libertaires ». On y disait : «  Le but de l’éducation est de transmettre des connaissances aux individus et non pas d’en faire des automates et des machines à produire ». On était déjà assez politisés. Avec les frangins, ont a grandi dans une famille socialiste militante. Peu de temps avant les manifs on a rencontré le fameux Roger Petit, un libertaire connu dans tout Agen et bien-sûr, écouté nos premières chansons de Bérurier Noir.

Alors nous voilà dans les manifs avec notre bande de punks, lookés ou pas, se revendiquant anarchistes et faisant pas mal de bruit. Et je me souviens de la plus grosse d’entre elles contre la loi Devaquet. C’était un immense cortège pour une ville comme Agen. Evidemment on s’était positionnés devant et le SO du syndicat lycéen pensait qu’on allait les attaquer, alors que derrière eux, il y avait des milliers de personnes. J’avoue qu’on n’était pas peu fiers ! Mais même si on arborait crêtes et cheveux multicolores, on n’était pas des punks destroy non plus. On était à la recherche de musique rebelle qui n’entre pas dans le rang et plutôt dans une attitude positive. Le « yes futur » balancé sur scène par Loran Béru avait du sens pour nous. Inutile de dire qu’on connaissait la plupart des paroles des titres de Concerto pour Détraqués par cœur qu’on chantait à tue tête dans les manifs.

Participer à la fête

Et tout ça nous a donné envie de monter un groupe. Pas faire de la musique, on ne savait pas en jouer, mais se retrouver ensemble pour se marrer et gueuler ce qu’on avait à dire. Dans le village d’Artigues dans le Lot et Garonne où on habitait, une fermière, Madame Bonnet, louait depuis des années un petit bout de sa ferme à des groupes de musique. Une sorte de cabanon en dur en bord de route nationale. On le savait parce qu’on passait notre temps à déambuler dans la campagne et on y allait acheter le lait depuis qu’on était petits. En ce début d’année 1987, plus personne n’y répétait. Ca n’a fait ni une ni deux, c’était notre tour ! Olivier serait chanteur, Alex guitariste et moi bassiste. On n’avait pas les instruments (ou presque), pas les amplis non plus, alors on a pris sur nos économies accumulées au fur et à mesure des noëls et du peu d’argent qu’on s’était fait en ramassant les prunes en fin d’été. Matériel de base : pour Alex une guitare Aria premier prix (comme celle, ou presque, de Loran Béru qui lui avait dit que c’était une super guitare !), un petit ampli Marshall 30 watts et pour moi une petite basse d’apprentissage qui je me rends compte avec le recul ne sonnait pas. Mais elle était trop belle et pas chère ! Avec ça un ampli basse premier prix. Evidemment comme en manif, c’est toute notre bande qui s’est impliquée là dedans. Se sont ajoutés un deuxième chanteur, un deuxième guitariste et un batteur, ces deux derniers étant les seuls sachant déjà un peu jouer. L’âge du groupe allait de 14 à 18 ans. Après une après-midi à chercher un nom, c’était acté, ce sera Cosette et les Bûcherons voyeurs. L’explication donnée alors, la voilà : « Un soir que Cosette (c’est moi) était de corvée à l’auberge des Thénardier, une bande de dévoyés est venue la sauver ».

Et bien-sûr tous les copains seront là au premier concert.
Celui-ci a lieu après 4 mois de répétitions et 6 morceaux. C’est un concert contre le racisme. On participe à l’organisation et on a proposé Bérurier Noir. C’est moi qui suis en contact avec Marsu pour ça. Imaginez comme on est contents, non seulement voir les Bérus pour la première fois et en plus organiser le concert ! Et patatras, Marsu nous annonce la grève du groupe. Mais il propose en échange un plateau Bondage avec Washington Dead Cats et Nuclear Device. On ne les connaît pas. Il ne faut pas oublier qu’on habite la campagne et qu’on est loin de toute la scène parisienne, dont on ne connaît que les groupes majeurs, Bérurier Noir et Ludwig von 88. Mais pas le choix, on ne peut qu’accepter la décision des Bérus et les groupes remplaçants. Ca ne nous empêche pas de recouvrir la Région agenaise des grandes affiches envoyées par Marsu et de faire la pub dans la presse locale. Juste avant le concert, les autres membres du collectif Stop Racisme local, nous poussent à monter sur scène et jouer nos 6 morceaux : L’hymne des Bûcherons voyeurs, FLA (Front de Libération des animaux), Le frustré (sur le harcèlement sexuel), Putains d’écoles (pas besoin de décrire), une version revisitée du Temps des cerises et pour finir Excalibur 88 dont le refrain suivant, donne un peu un aperçu de notre état d’esprit alors :

« Nous sommes les lutins et les fées révoltés d’une forêt enchantée. Ensemble nous chantons et nous nous rebellons contre toute oppression ».

Tout au long du set, Pascal le chanteur de Nuclear Device et Charlu le bassiste, nous encouragent et le groupe nous a prêté tout son matériel pour jouer, la classe ! Trop contents finalement de la venue de ces deux groupes aux personnalités attachantes.

Comme je l’ai dit, on ne savait pas jouer, quelques accords tout au plus et le reste c’était à l’oreille. Ce n’est un problème pour personne et c’est pour cela qu’on n’hésite pas en toute inconscience et complétement déchaînés, à monter sur scène devant les 500 personnes présentes. Peut-être est-ce pour cela que le courant passe avec le public qui nous demande de rejouer un morceau..? A la fin du concert, un gars vient directement nous proposer de jouer dans la région de Fumel, bien connue pour sa scène punk au début des années 80, et c’est parti ! Non seulement on a envie de remonter sur scène, mais aussi d’organiser d’autres concerts.
Nuclear Device et les Washington sont hébergés chez nos parents qui ont aussi donné un coup de main à l’organisation du concert et chez Madame Delsol, la paysanne chez qui on va quotidiennement chercher les œufs. D’ailleurs son fils (de la soixantaine alors) viendra à chacun des concerts qu’on va organiser ensuite dans notre commune, en charentaise et béret ! Le courant passe, on les bat platement au ping pong et peu de temps après, Nuclear Device nous proposent de faire leur première partie dans un village pas loin de chez nous.
Au mois de novembre 1987, on a dix mois d’existence, 7 concerts derrière nous, Myriam, la fille d’une amie de notre mère nous a rejoint à la batterie et voilà ce qu’en dit un journaliste de la Dépêche du midi lors d’un concert en solidarité avec le Nicaragua où l’on a été invités à jouer :

« Depuis sa création Cosette et les bûcherons voyeurs, que nous avons vu, fait mieux qu’une simple plaisanterie de potache. Chacun de leurs titres, leurs drôles de trombines, leurs torpilles à confettis, génèrent la bonne humeur. Ils ont un hymne – l’histoire des « Misérables » à leur sauce – ils détestent l’armée et la vivisection. Signes particuliers : Olivier, Alexandre et Géraldine Doulut, 19, 18 et 17 ans, qui demeurent à Artigues, partagent la même famille, le même groupe rock et la même classe, la terminale E du lycée technique. La maman fait les costumes, style écossais. Faire un disque un jour ? « Passe ton bac d’abord » a dit le papa. Le bac ? « Pourvu qu’ils ne se contentent pas d’un pour trois ! » craint son épouse ! ».

Et c’est ce qui est arrivé cette année là…

L’engagement politique

Comme l’indique l’article, on est très influencés par l’imaginaire de l’album Abracadaboum des Bérus. Sur scène, on a toutes sortes d’accessoires clownesques, on jette des confettis comme les Ludwig et on recouvre nos vêtements de tissu écossais. Il y a donc pas mal de bonne humeur et de joie de vivre mais on s’agite aussi beaucoup politiquement. A Agen, nous participons à un groupe libertaire, connecté avec la Fédération anarchiste mais qui agit en toute indépendance et autonomie, tant du point de vue de ses écrits que de ses actions. On se retrouve régulièrement à une quinzaine dans le F1 de Roger Petit pour écrire des tracts qu’on diffuse ensuite au lycée. On se rapproche du Scalp – Section Carrément Anti Le Pen - et on commande et colle des affiches anarchistes et nos affiches préférées du Scalp. Nous organisons des conférences et des concerts sur le thème de l’antisexisme ou encore la solidarité avec une école Mohawk, où on fait venir Dirty District, The Brigades, Haine Brigade et nos copains du coin, Have Nots de Bordeaux et Apatride Bunker du Gers. A ce moment là j’ai lu beaucoup d’écrits d’Amérindiens comme Pieds nus sur la terre sacrée et je suis très sensible au regard sur le monde qui s’en dégage et aux conditions de vie faites à ces peuples.

En février 1988, nous jouons pour la dernière fois sous le nom de Cosette et les Bûcherons Voyeurs, lors d’un concert avec Ludwig von 88 à Foix et sommes tous devant pour chanter leurs hymnes quand vient leur tour. Les propos d’un article de journal concernant ce concert montre bien l’image perturbatrice et séditieuse alors du punk :

« Tout concert punk charriant son contingent – heureusement négligeable – d’excités, les services de police urbaine avaient choisi la vigilance en décidant d’exercer, surtout pendant et après le concert, une surveillance étroite et discrète. Finalement, les incidents certes regrettables, ont été peu nombreux. Le bassin rempli de poissons rouges de la Barbacane a été vidé, de légères dégradations dans l’enceinte du château et un individu a été appréhendé au volant d’un véhicule qui n’était pas le sien ».

Dans notre coin, les Renseignements généraux suivent nos activités et sont présents aux concerts et conférences organisées. Pas de rapports alarmistes, on est à la campagne et les activités militantes de notre bande de punks se font – presque – toutes au grand jour. Mais les activités musicales sont surveillées, preuve d’une certaine crainte des autorités quant aux répercussions possible sur l’environnement social et politique.

Cette activité nous la poursuivons ensuite à Toulouse, notamment à la fac du Mirail où nous sommes à partir de l’année scolaire 88/89 pour Olivier et 89/90 pour Alex et moi. Nous tenons une table de presse au self au son de tous nos groupes préférés de la scène alternative diffusés à fond et nous participons aux grèves qui se déroulent tous les ans ; moment de militance, d’occupations, de bordel et de bonne vieille rigolade. Pour se marrer par exemple, et se moquer des syndicats étudiants conventionnels, la petite bande que l’on est, invente des faux candidats, à base de collages sur ordi, lors des élections des représentants étudiants, dont on placarde bien-sûr les gueules partout. L’Aget/Unef finissent par y croire, alors on en rajoute en écrivant des tracts politiques, avec des fausses citations de Trotsky faites de mots incompréhensibles pour les non-initiés trouvés dans le dico ou inventés et qui font savants, que l’on distribue lors d’un meeting d’Alain Krivine. Petit extrait:

« Nous sommes à l’aube de la naissance éclosive d’un monde blastomycète où nul ne subira  plus la podocratie politique – Léon Trotsky».

Au cours du printemps qui suit le concert des Ludwig, nous avons donc changé de nom suite à un changement de line up où reste le noyau dur familial. Nous choisissions Kochise, symbole de la résistance à l’oppression.
Comme je le disais plus haut, la scène alternative est pour nous symbole de positivité, d’expression et de créativité. Après les chansons, nous avons envie d’en dire plus et lançons notre fanzine La Revanche des Hérissons fait avec machine à écrire, ciseaux, colle et photocopies qu’on se rembourse au fur et à mesure. Autour de 200 exemplaires à chaque fois. On y réalise des dossiers notamment sur les Amérindiens, Makhno, la Libération animale et interviewons tous les groupes qui nous portent et dont on se sent proches, comme Bérurier Noir, Laid Thénardier, Haine Brigade et the Brigades. Nous animons également une émission du même nom que le fanzine sur la radio toulousaine Canal Sud, avec à la clé bien-sûr les groupes et les thèmes qui nous sont chers.
Et toujours des concerts. Il devient alors évident pour nous de sortir des disques pour exprimer ce qu’on a dans le ventre et le graver sur sillons et évidemment, dans un cadre totalement en dehors des majors, qui de toute façon ne seraient pas venues nous chercher non plus. Mais il faut quand même y investir de l’argent, que l’on n’a pas et il nous semble également bien plus productif de faire cela dans un cadre coopératif. Notre premier 45 tours Viva Zapata, sort donc en 1990 en coproduction avec le label/fanzine On a faim ! et Toxic Muzic, animé par Tapage, le dessinateur de Peutit Keupon, qui après Haine Brigade prend une place importante dans Kochise : graphiste, auteur, chauffeur, auteur, tourneur. Nous devons également à son réseau la rencontre des légendes de l’anarcho-punk, Conflict et surtout CRASS. Mais revenons en 1993, notre premier album sort de même, avec cette fois en plus Maloka. D’ailleurs, notre coopération dure encore aujourd’hui. Pour dire que la démarche D.I.Y. - Do it Yourself - qui a habité les scènes alternative et anarcho-punk n’est pas juste un tutoriel sur Youtube, ni un logo pour faire joli sur un t-shirt, mais une réelle, certes modeste, alternative à l’industrie de la musique. C’est un engagement basé sur l’envie, le plaisir, la conviction, l’honnêteté et l’absence du souci du profit. Et c’est sûrement pour cela que cette expérience dure encore aujourd’hui.

Et il en reste..?

Le punk avec comme départ la scène alternative, s’est présenté comme un moyen d’exprimer un refus épidermique de l’injustice, une envie de changer le monde. Son style, ses tempos, son refus des conventions, me sont apparus comme une véritable expression de la révolte.
Et puis, tout était permis, il suffisait de le faire. C’est ainsi que le D.I.Y. s’est imposé à moi. De toute façon, pas le choix. Dans notre campagne, au départ, personne n’allait venir nous chercher. On voulait voir un concert, on l’organisait ; un journal, on l’écrivait ; une émission de radio, on l’animait ; la contestation du système, on l’écrivait et on la manifestait, etc.
Et si quelques centaines de personnes faisaient la même chose de leur côté, c’était un réseau qui se créait en France, mais pas seulement.

Parler réseau aujourd’hui avec le web, paraît évident, de même que D.I.Y., puisqu’on peut diffuser sa musique sur le net en quelques secondes. Mais il faut considérer que dans les années 80/90, cela nécessitait beaucoup plus d’énergie, de prise de contact, de confiance, etc. Et puis le but n’était pas simplement de se montrer et d’exister par un nombre de vues ou de like. C’est sûrement pour cela, que je continue toujours, et beaucoup d’autres avec moi…